Voyages et découvertes
Zwaanendael et le Hoorn Kill
En 1631, un groupe de colons néerlandais installa une station baleinière et une ferme au bord d’un ruisseau, dans ce qui est aujourd’hui Lewes, dans le Delaware. Ils appelèrent l’endroit Swanendael, aujourd’hui le plus souvent écrit Zwaanendael : la vallée des Cygnes. Il dura à peine un an. Le Delaware le compte comme la première colonie européenne de l’État, et le ruisseau s’appelle depuis longtemps le Hoorn Kill, un nom qui semble renvoyer à la ville de Hoorn, en Hollande-Septentrionale. Cette page expose ce que l’on sait et pourquoi ce nom est moins simple qu’il n’en a l’air.
Ce qui s’est passé
La colonie était une entreprise commerciale d’investisseurs privés appelés patroons. David Pietersz. de Vries nomme lui-même les cinq qui l’ont lancée : Samuel Godyn, Kiliaen van Rensselaer, Samuel Blommaert, Jan de Laet et lui-même. Quatre autres les rejoignirent plus tard, Mathys van Ceulen, Nicolaes van Sittorigh, Harinck Koeck et Heyndrick Hamel, dans un contrat qui mettait tout le monde sur un pied d’égalité. Godyn et Blommaert étaient aussi directeurs de la Compagnie des Indes occidentales. En 1629, deux agents de la Compagnie, Gillis Hossitt et Jacob Jansz, acquirent à l’embouchure de la South River, l’actuelle Delaware, une étendue de terre en échange de drap, de haches, de perles et d’autres biens ; De Vries assuma l’administration depuis la Hollande.

Le navire Walvis, sous le capitaine Pieter Heyes, appareilla le 12 décembre 1630 avec 28 hommes. Les pages du Delaware disent qu’il partit de « Hollande » et, dans un cas, de « la ville de Hoorn » ; De Vries écrit lui-même que le navire et un yacht firent voile « upt Tezel », de la rade de Texel, et nous n’avons trouvé aucune source disant que le Walvis quitta le port de Hoorn. Heyes venait d’Edam et était habitué aux campagnes de pêche à la baleine au Groenland de trois ou quatre mois, non à un voyage vers l’Amérique. Le 20 décembre, De Vries apprit que le yacht avait été pris par des corsaires de Dunkerque. Le projet était la chasse à la baleine, avec des céréales et du tabac comme seconde source de revenus. Le Walvis atteignit le fleuve en 1631, et les colons bâtirent Swanendael au bord d’un ruisseau que les Néerlandais appelèrent d’abord Blommaerts Kil, d’après l’un des bailleurs de fonds. En septembre 1631, le Walvis était de retour en Hollande, et Heyes dit qu’il était arrivé trop tard dans l’année : « een schadelijcke Reys », un voyage néfaste.

En l’espace d’un an, les colons étaient morts et les bâtiments brûlés. Les récits dont nous disposons ont été écrits par des Néerlandais. Avant de remettre à la voile du Texel le 24 mai 1632, De Vries apprit que le petit fort était perdu et que trente-deux hommes, qui se trouvaient hors du fort, à terre, à leur travail, avaient été tués. (Les pages du Delaware disent que le Walvis transportait vingt-huit hommes.) Des années plus tard, il attribua le malheur à de menues imprudences du commandant laissé sur place, Gillis Hossitt.
Les Néerlandais abandonnèrent le site en avril 1633, après de nouvelles tensions avec les habitants et une mauvaise saison de chasse à la baleine. Les gens qui vivaient là étaient les Siconese, un groupe de langue algonquienne ; nous ne connaissons aucun récit dans leurs propres mots. Le peuplement néerlandais revint dans la région en 1655, et les Anglais reprirent les possessions néerlandaises en 1664.
Les ruines, jour après jour
De Vries lui-même entra dans la baie du Delaware le 5 décembre 1632 ; la page du musée du Delaware dit qu’il « tomba sur la colonie brûlée » ce jour-là. Son journal poursuit le lendemain : le 6 décembre, il remonta la kil dans une barque bien armée et arriva à « ons Huys dat gedistrueert was », notre maison détruite. Il la trouva encore entourée de palissades, en grande partie brûlée, avec çà et là des ossements de ses gens et les têtes d’un cheval et de vaches ; aucun habitant autochtone n’était en vue.
Le 8 décembre, il fit entrer le yacht dans la kil, et un homme du pays resta la nuit à bord et lui raconta ce qui s’était passé. Selon De Vries, les colons avaient dressé un pilier auquel était fixé un morceau d’étain peint de la « Hollantsche Thuyn », l’emblème de la Hollande. Un des chefs le détacha pour en faire des pipes à tabac, sans savoir qu’il commettait une faute. Les autochtones tuèrent eux-mêmes ces chefs, et des amis du chef tué se vengèrent : tous les hommes travaillaient dehors, il n’y avait dans la maison qu’un malade et un dogue anglais enchaîné ; trois des plus hardis vinrent avec des peaux de castor pour troquer, et comme le commandant descendait l’escalier, l’un d’eux lui fendit le crâne d’un coup de hache ; le malade fut tué aussi, et l’on tira vingt-cinq flèches sur le chien. Le 9 décembre, De Vries fit la paix : les hommes s’assirent en cercle avec leurs chefs et reçurent des présents. Il ne put se venger, écrit-il, parce qu’ils n’habitaient aucun lieu fixe.
Adriaen van der Donck raconte la chose autrement en 1650 : les armes des États se dressaient en cuivre en ce lieu ; des hommes malintentionnés les jetèrent à terre ; le commissaire exigea la tête du coupable ; les autochtones apportèrent une tête, l’affaire fut jugée réglée, et plus tard ils vinrent sous couvert d’amitié et assassinèrent les gens qui travaillaient dans leurs champs. Le musée du Delaware parle d’« un malentendu culturel » et dit que le récit de De Vries « soulève plus de questions qu’il n’en résout ». Les deux récits sont néerlandais ; nous n’en connaissons aucun du côté autochtone.
Bien des livres appellent le fort de Swanendael « Fort Oplandt ». C’est une erreur de lecture du XIXe siècle : De Vries écrit que trente-deux hommes, « die buytens het Fort waren op Landt om haer werck te doen », furent tués, des hommes hors du fort, à terre, à leur travail. Dans son propre texte, l’ouvrage s’appelle « Fortje » et « Huys » avec des palissades. Le véritable Uppland ou Oplant des actes néerlandais postérieurs se trouvait beaucoup plus haut sur la Delaware.
Le nom : Hoorn Kill ou Hoere-kil ?
Beaucoup d’histoires du Delaware disent que le ruisseau fut nommé Hoorn Kill d’après la ville de Hoorn, ville natale du navigateur Willem Schouten et lieu de résidence de la famille de De Vries. Les sources anciennes ne l’appuient pas. De Vries écrivit lui-même le nom Hoere-kil dans son journal (imprimé en 1655). Une lettre néerlandaise de 1640 donne Hoeren-kil, des documents suédois des années 1650 donnent Horn-kil, et les documents anglais ultérieurs en firent Whorekill. Un rapport néerlandais sur la région, de 1650, dit qu’on appelait l’endroit la Hoere-kil et qu’on ignorait d’où venait ce nom.
Dans un essai sur cette énigme de toponymie, le spécialiste des noms de lieux C. A. Weslager conclut que l’explication par Hoorn n’a aucun appui dans les documents. Il comprenait hoere comme le mot néerlandais pour une prostituée, de sorte que le nom signifierait « ruisseau de la prostituée », un nom d’incident comme les marchands et les explorateurs en donnaient souvent. Des auteurs néerlandais et suédois des années 1650 et 1660 l’expliquaient par des histoires de marchands et de femmes du pays. Nous ne pouvons pas vérifier ces histoires, et elles viennent uniquement du côté des colons. D’autres explications, comme un mot néerlandais pour un recoin ou un ruisseau en forme de corne, manquent, elles aussi, de preuves anciennes.
Nous ne disons donc pas que le Hoorn Kill porte le nom de Hoorn. Les liens certains avec Hoorn sont ailleurs ; la section suivante les rassemble.
Hoorn et la colonie
De Vries a lui-même écrit sur Hoorn. De retour d’un voyage, il arriva le 21 juin 1644 « hier binnen mijn Vaderlijcke Stadt van Hoorn, alwaer ick een twee-hondert Jaer uytgesproten ben van mijn Vaders kant, ende Amsterdam van mijn Moeders zijde », c’est-à-dire dans sa ville paternelle de Hoorn, dont il descendait depuis deux cents ans du côté de son père, et d’Amsterdam du côté de sa mère, et rentra chez lui vers trois heures (journal, p. 190). Il naquit vers 1594 en France de parents néerlandais, son père étant de Hoorn (selon Amerman ; d’autres éditeurs donnent 1593 et 1598). Son livre fut imprimé à Alkmaar en 1655 ; la page de titre porte « t’Hoorn, Voor David Pietersz. de Vries, Artillerij-Meester van ’t Noorder-quartier », et il se dit maître d’artillerie des Conseillers députés des États de Frise-Occidentale et du Quartier du Nord.

Hoorn appartenait au Quartier du Nord, qui détenait un neuvième de la Compagnie des Indes occidentales et deux de ses dix-neuf directeurs (De Halve Maen, 1969). Si des colons de Swanendael venaient de Hoorn, nous l’ignorons.
Le Zwaanendael Museum de Lewes, construit en 1931 et inauguré le 7 mai 1932, est modelé sur l’hôtel de ville de Hoorn, dit le musée lui-même. De Halve Maen (1969) y voit « une adaptation soignée de l’hôtel de ville de Hoorn », avec le pignon richement orné surmonté d’une statue de De Vries, le portail sculpté et le même appareil de briques ; un architecte fut envoyé en Hollande pour étudier l’ancien Stadhuis. Selon le même article, cet hôtel de ville était formé de deux couvents, celui des hiéronymites de 1385 et celui de Sainte-Cécile de 1402, réunis en 1429, avec une chapelle d’environ 1429 ; après la Réforme, ils servirent de logement et de salle à manger aux délégués du Conseil des Sept Villes. Le bâtiment est l’hôtel de ville de Hoorn depuis 1795, et sa façade sur la Nieuwstraat porte des armoiries de 1613.



Le musée d’État du Delaware dit que le bâtiment de Lewes copie l’hôtel de ville de Hoorn. De Halve Maen (1969) décrit cet hôtel de ville : armoiries de 1613 sur la façade de la Nieuwstraat, autrefois logement des délégués des Sept Villes. Wikipédia nomme le Statenlogement, et la façade de 1613–18 sur notre photo y correspond ; mais nous n’avons pas lu de source qui nomme le Statenlogement dans l’article de 1969, la ressemblance est donc très probable, non prouvée.
Comment ils trouvaient la côte : Polaris au-dessus de Lewes
Un pilote des années 1630 pouvait mesurer la latitude, mais pas la longitude. De jour, il prenait la hauteur du Soleil à midi, de nuit la hauteur de l’étoile Polaire, Polaris. Lewes se trouve à 38,8° de latitude nord ; par nuit claire, Polaris se tient donc à peu près à autant de degrés au-dessus de l’horizon nord.
Mais Polaris n’est pas exactement au pôle céleste. En 1632, elle en était à 2,7° ; aujourd’hui, à 0,6°. En une nuit, elle oscillait donc au-dessus de Lewes entre 36,1° et 41,5° de hauteur, et une mesure isolée devait être corrigée selon l’heure de la nuit. La figure le montre à l’échelle. Le principe n’a pas changé : le manuel de référence, l’American Practical Navigator de Bowditch, décrit la même correction, qui dépend de la position de Polaris sur son petit cercle.
Polaris au-dessus de Lewes en 1632, dessinée à l’échelle. La ligne vers le pôle s’élève de 38,8° au-dessus de l’horizon ; le petit cercle est la trajectoire quotidienne de Polaris autour du pôle, d’un rayon de 2,7°.
Hoorn après Swanendael
En 1637, quelques années après la fin de la colonie, Andreas Cellarius devint recteur de l’école latine de Hoorn. Son Harmonia Macrocosmica (1660) est un atlas de manières de se représenter l’univers, non un guide de pilote ; les marins ne s’en servaient pas pour naviguer.
Ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas
- Il est établi que le Walvis a quitté la rade de Texel le 12 décembre 1630 avec 28 hommes et que Swanendael a été construit en 1631.
- Il est établi aussi que De Vries est entré dans la baie le 5 décembre 1632 et a remonté la kil le 6 décembre, où il a trouvé la colonie brûlée.
- Il est établi enfin que les sources néerlandaises anciennes écrivent le nom du ruisseau Hoere-kil ou Hoeren-kil, et non Hoorn.
- Il est établi enfin que le capitaine Pieter Heyes venait d’Edam et était habitué aux campagnes de pêche à la baleine au Groenland.
- Il reste incertain quand et pourquoi exactement les colons ont été tués : les récits sont néerlandais et diffèrent sur les chiffres.
- L’origine du nom Hoere-kil reste incertaine : la lecture de Weslager est la mieux documentée, mais elle reste une interprétation.
- On ignore aussi ce dont les Siconese eux-mêmes se souvenaient : aucun récit de leur côté n’est connu.
- Il reste incertain si le Walvis a quitté le port de Hoorn lui-même, et si des colons venaient de Hoorn.
Sources
- Delaware Division of Historical and Cultural Affairs, « Zwaanendael Museum History ». history.delaware.gov
- Delaware Division of Historical and Cultural Affairs, « Take a seaside vacation—and see where Delaware’s modern history began » (2015). history.delaware.gov
- C. A. Weslager, « An Early American Name Puzzle », p. 255–262 (archives de l’American Name Society ; publié après 1950). Cite David Pietersz. de Vries, Korte Historiael, et le rapport néerlandais de 1650. ans-names.pitt.edu
- Wikipedia, « Zwaanendael Colony » (secondaire ; ici la source de l’histoire de la plaque d’étain, qu’elle tire de De Vries). en.wikipedia.org
- British Museum, biographie de David Pietersz. de Vries (né à La Rochelle ; la famille revint à Hoorn en 1597). britishmuseum.org
- Polaris : notre propre calcul, avec le modèle de précession de Vondrák, Capitaine et Wallace (2011, Astronomy & Astrophysics 534, A22) et les données stellaires de Hipparcos. doi.org
- Nathaniel Bowditch, The American Practical Navigator, Pub. No. 9, vol. II (Defense Mapping Agency Hydrographic Center, 1975), article 734, « Latitude by Polaris » (publication du gouvernement américain, domaine public). Elle étaye le principe, non la pratique des années 1630. archive.org
- David Pietersz. de Vries, Korte Historiael ende Journaels aenteyckeninge (Hoorn, imprimé à Alkmaar, 1655) : la page de titre et les pages 94, 95, 100 à 104 et 190, lues dans la numérisation de l’exemplaire du Getty. archive.org
- Adriaen van der Donck, Representation of New Netherland (1650), dans J. Franklin Jameson (éd.), Narratives of New Netherland (1909), p. 313–314. archive.org
- Atlas of Mutual Heritage, « Swanendael, fort » (d’après J. Jacobs, 2015) : sur le nom « Fort Oplandt ». atlasofmutualheritage.nl
- Richard H. Amerman, « Highlights of History of Hoorn, North Holland », De Halve Maen, juillet 1969, p. 9 à 16 (numérisation des Delaware Public Archives). Nous y renvoyons sans le reproduire. archivesfiles.delaware.gov
Cette page a été rédigée d’après les sources ci-dessus. Là où elles divergent, nous le disons ; ce que nous n’avons pas pu confirmer a été omis.